Texte Dominique DALMONT

L'atelier d' Yves Guérin est en plein air,à flanc de colline. Au-dessus de la petite ville de Romagnat ,dans les environs de Clermont -Ferrand,le sculpteur occupe un large terre plein,à mi-pente,qui offre une vue lointaine sur la chaîne des Puys. Toute l'année il travaille à ciel ouvert . Hors de la "cabane "aux outils,seules quelques machines sont protégées par un toit sommaire,pas même la forge. Lorsqu'on pénètre dans l'enclos qui délimite le terrain,l'impression est forte en découvrant cette forêt de barres de fer qui se dressent vers le ciel,en quête de lumière.
Faite de la même chair,des dizaines de sculptures se côtoient. L'artiste aime le caractère "buissonneux" de cette juxtaposition en rangs sérrés .Un large portique impose lui aussi sa hauteur de six mètres.
Au milieu de ce dédale,chaque pièce, vue de près,se singularise et prend son autonomie par rapport à ses voisines.
Dans l'ombre du matin,le noir domine à la surface des fers huilés . L'orientation est telle qu'en plein hiver,le soleil ne commence à poindre que vers onze heure. Les premiers rayons réchauffent les doigts du créateur et ressuscitent un brun rougeâtre,rappelant que le métal à cuit à la forge.
Lorsqu'on réalise enfin que toutes ces arabesques en fer dessinées avec du rail de chemin de fer,suspendu dans les airs,on est pris par une certaine magie.
Dés sa jeunesse,Yves Guérin se passionne pour l'archéologie:gratter le sol,manier des outils,dessiner des silex taillés,le prédestinent à établir un rapport intense au matériau:la terre pour commencer au milieu des fouilles,et,pus tard,les barres de fer qu'il saura transfigurer. A sa façon,il entame une réflexion métaphysique sur le temps et la place de l'homme dans l'univers.
Enfant ,il joue sur le carreau de la mine de Langeac en Haute-loire,et voit circuler des wagonnets sur les rails. Aux Beaux Arts de Clermont Ferrand en 1978 il réalise son projet de fin d'études avec des rails .A ses débuts,il associe le fer et la pierre. Il enferme dans des cages en acier des blocs de granit ou de quartz blanc,à qui il promet de les faire attendre longtemps...il travaille sur l'érosion,mettant en oeuvre des mouvements lents,réels ou virtuels,tellement lents que le résultat obtenu par le frottement d'une pierre contre l'autre met des années avant d'être perceptible.
C'est en fabriquant ses propres outils que le sculpteur prend goût à la forge .Au milieu des années 1980;il adopte le rail de chemin de fer comme unique matériau. Après l'avoir utilisé tel quel,pour sa valeur symbolique et sa charge émotionnel,il choisit de le travailler tout à fait différemment,comme une barre de pâte à modeler . Le vieux rail de chemin de fer,archétype de l'ère industrielle,à été conçu pour être droit et rigide,rivé à l'horizontale sur des millions de kilomètres de voies. Esthétiquement et techniquement,le défi consiste à lui faire subir une mutation radicale,pour lui donner la plasticité d'une liane.
La sculpture d'Yves Guérin s'élance en hauteur et se déploie dans l'espace,tendue entre ciel et terre,en prenant un minimum de points d'appui au sol .Si besoin,le socle,lui aussi réalisé avec des portions de rail,est discrètement enfoui dans le sol.
Durant la conception de la pièce,le sens de l'équilibre devient instinctif,par habitude. Travaillant un matériau de ce poids et de cette dureté,Yves Guérin cultive le paradoxe . Créant des formes qui serpentent,à partir d'un matériau d'une telle rigidité,il suscite l'étonnement.

Le rail porte la marque des efforts qu'il à subi,il a durci comme par trempage,et perdu en épaisseur durant sa vie utile .Il est chargé d'histoire et de symboles. Les plus anciens qu'ait pu se procurer Guérin datent de guerre de 1914-1918 . L'année et le lieu de fabrication sont
inscrits sur l'âme du rail .La forme de sa section intéresse le sculpteur.

La réalisation de chaque sculpture comporte deux étapes principales:d'abord,la préparation des éléments un à un. Le sculpteur s'empare d'une longueur de rail à la fois,pour la remodeler à la forge,en une passe de chauffe de 20 à 30 minutes .Il n'ajoute aucun supplément de matière.
Dans un corps à corps qui s'apparente à un combat en temps limité,l'art de forger lui est devenu naturel. Au feu,la cuisson un peu plus poussée par endroit permet d'obtenir des déchirures et une texture d'aspect poreux.
Yves Guérin s'est équipé de deux marteaux pilons,l'un dit "à planche",qui fonctionne par gravité,la charge étant remontée par un moteur et deux galets,et un marteau pneumatique. Entre la forge et l'un des postes de martelage chaque morceau de rail ferra de nombreuses navettes,le sculpteur déployant toute son imagination ,sa force,et son agileté,pour piloter les opérations de levage de manutention,et repositionner dix fois la pièce dans l'espace si nécessaire.
Dans un deuxième temps,le sculpteur combine les composant,qui vont s'enrouler l'un autour de l'autre,se croiser,se porter l'un l'autre,savant montage dans l'étreinte. C'est en phase finale seulement que la soudure intervient,le plus discrètement possible pour fixer et consolider le tout.
Le sculpteur choisit d'employer tels quels certains tronçons de rail en gardant le profil et la rectitude d'origine. Par contraste,il leur associe délibérément le même matériaux,presque méconnaissable,une fois celui-ci transformé à la forge.
Le rail,parcouru symétriquement des deux cotés par une large gorge,se prête,après une coupe d'onglet,à constituer des équerres,des portions de cadre ou des cadres complets,carrés ou rectangulaires,et comme moulurés.Le cadre présente une rigidité formelle. Brandi et suspendu en hauteur il suggère un plan et une découpe de l'espace. Les autres formes,des courbes surtout,beaucoup plus libres,sont toutes modelées à la forge.
Devant,dessous,derrière...elles vont s'enrouler sur elles mêmes,traverser le cadre,s'enrouler autour de ses montants et traverses,ou s'accrocher à eux.
Modelant le rail à la forge,Yves Guérin distingue trois formes principales qui s'opposent et se complètent. A chacune correspondent des gestes très différents.

1- La palme fait plutôt référence à des formes végétales,allongées et largeurs variables . Elles résultent d'un écrasement,avec apparition de lobes sur les bords. Yves Guérin compare ici le coup de marteau à l'action du pouce sur l'argile qui façonne en transmettant l'énergie du geste à la matière.
La maîtrise du geste étant acquise,un autre défi consiste à dessiner dans l'espace,sorte de calligraphie aérienne.

2-La fourche est obtenue en fendant en deux le rail dans le sens longitudinal,pour faire apparaître,par cette déchirure,des bras et des jambes.

3-Enfin la pointe s'obtient par étirement et effilement.
Chaque sculpture comporte des variations dans ces trois genres conjugués.

Au fil du plusieurs années de travail et de maturation,des anthropomorphismes apparaissent parmi les formes créées. Afin de permettre au spectateur d'appréhender
plu facilement la sculpture,et de se raccrocher à des thèmes qui jalonne l'histoire de l'art,Yves Guérin choisit alors de donner un titre à ses oeuvres.
Le "cadre" symbolise également la porte d'entrée dans un autre monde,le saut dans la durée,ou bien l'arrêt sur une scène,à un moment donné . Il fait référence au tableau du peintre,et suggère que le sculpteur effectue un retour loin en arrière,au temps où l'art représentait essentiellement des scènes religieuses.
En quête de sacré,sans que cela traduise pour autant des convictions religieuses,Yves Guérin se laisse lui aussi interpeller par des thèmes bibliques,maintes fois abordés par d'illustres prédécesseurs . Pour un temps,il décide d'en faire le thème de sa sculpture,et d'inscrire ainsi du vivant dans ses "cadres" . Pour lui,il s'agit également de poursuivre son interrogation sur le temps et la condition humaine.


Dominique Dalmont 2005 pour son ouvrage "Les sculpteurs du métal" chez SOMOGY édition d'art en 2005

 

 

Ajouter un commentaire