Texte Bernard Quinsat

Un jour,s'entend par là une fois dans la litanie des jours-une fois première,fondatrice et du coup pas franchement la première,tant était long ce séjour auprès de l'oeuvre d'Yves Guérin et ancienne notre fréquentation faite de mots devinés autant qu'échangés,d'émotions secrètement tenues autant que partagées et nécessaires silences et distances qui s'en suivent:cette fois là j'ai vu!
Cette fois donc,mais qui sera ce coup-ci,vieille d'une seconde et de bien d'autres ensuite mon regard s'est attaché à ces formes pour recevoir,sur fond tendu de ciel pommelé de nuage,la révélation du noir à l'oeuvre.
A la lisière déchiquetée du corps d'ouvrage,j'ai vu sourdre des éclaboussures de lumière puisée à même le camaïeu de gris des nuées et restitué par ces objets déjà sombres,masses qu'on aurait pu croire déjà saturées mais qui gardaient encore le pouvoir d'attirer et de condenser les ombres alentours pour ensuite en presser l'éclat et le donner à voir.

M'apparut alors clairement,comme une évidence que le sujet était là non pas au coeur mais campé en ce léger écart,et n'était que là,que l'essentiel de Guérin prospecteur de ces tessons étincelants (orpailleur)archéologue d'ailleurs incandescents,reposait ici sur ces frontières qu'il ne cessait,en les repoussant,d'inventer.Ainsi à sa manière,lui fils de géologue,enfant de la pierre,perpétue- t-il une vieille tradition minière dont il se sent héritier,il est mineur de fond,compris comme mineur de sens mais aussi mineur d'azur,puisatier de nuages dans lesquels, avec ses drôles de gouges que sont ses entrelacs,il creuse des passages qui lui livrent ces morceaux de ciel qu'il nous confie ensuite,aux berges rugueuses de la coulée refroidie de son oeuvre.


On pourrait me reprocher de considérer ce travail plus léger qu'il ne l'est et ainsi de le voir trop comme peinture.C'est vrai et même si je penche plus encore pour le lire comme une écriture,c'est vrai que je pense à Soulage et ses vitraux de Conques et que j'ai le sentiment profond qu'ordonner les ombres et la clarté,partager lueur et ténèbres,déblayer ces pleins et ces déliés,instaurer ce très sensible clair- obscur en quelque sorte est la marque de Guérin également et que c'est ce qui continuerait de vibrer en moi si ces sculptures venaient un jour à manquer à ma vue.
Ce jour donc,cette première fois enfin,j'ai vu ça et depuis mon regard n'a cessé de croiser cet autre,éclaté en ces mille replats étirés sur lesquels cascadent des larmes de lumière,me confirmant ainsi qu'il existe bien aussi une subtile tectonique des impressions et sentiments capable par d'imprévisibles poussées de bouleverser soudainement nôtre paysage intérieur.

Je voudrais évoquer aussi cette fragilité de l'oeuvre,comme une faiblesse presque,qui peut certes tenir,malgré la force du propos de Guérin à cet égard,au déterminisme du regard induit par la trop évidente origine du matériaux qui peut entraver toute vision transcendante,mais qui procède surtout du pouvoir hypnotique de la masse.En effet,la femme ou l'homme pressé ou savant -ce qui revient au même-risque de ne voir d'abord que la masse.Alors,le regard submergé ne distingue plus que ses propres craintes et s'écrase sur l'écran large et déformant du vitrain noir de ses peurs,autant qu'il est écrasé par la violence contenue dans ce qu'il croit être l'oeuvre,mais qui n'est que sa dépouille inerte,abandonnée au dernier souffle du pilon,dépositaire de la souffrance originelle tant de l'homme que du métal,assénée par un marteau aveugle.

Cette violence première est aussi nécessaire que la masse pour que l'oeuvre se mette en jeu mais elle ne la limite aucunement.L'oeuvre n'est pas demeure,elle est passage et les formes ne sont que ce purgatoire où le regard doit se défaire,en se livrant ici au même jeu
que la lumière qui se purge de ses ombres,pour libérer des yeux qui ainsi devenus funambules peuvent s'aventurer sur le fil de lumière qui borde l'oeuvre,et ainsi le risque de la rencontre
Cet aveuglement redouté plus haut,cette cécité,cet autisme c'est le mal qui peut frapper ceux qui veulent voir trop vite,trop vite comprendre,nommer ou croire et qui vont grossir ainsi le lot,de ceux qui d'emblée,adorateurs où incrédules ne reçoivent rien de cette oeuvre et ce dans bien des cas,de manière irrémédiable devenant ainsi des "sculptateurs" pétrifiés d'avoir voulu regarder sans voir,voir sans être vu,c'est- à -dire sans avoir voulu ou su livrer une partie de soi,dans ce qui ne peut être qu'un échange avec sa part d'abandon et bien souvent d'arrachement.
A leur intention risquerai je donc le conseil de d'abord lâcher prise à l'image de ces grands pendules qui se prêtent si bien au souffle du vent en reprenant ainsi la grande respiration de terre?
Est ce par ailleurs les rassurer,pour qu'ils disposent peut être d'une deuxième chance,que de leur affirmer que Guérin lui-même peut se perdre dans tant de matière.

Ainsi à force de trop vouloir les enfermer dans la masse,l'oeuvre lui renvoie à lui aussi ses propres peurs qui sont aussi celles de chacun:la gravité,le noir,la nuit le froid,la mémoire oubliée,la mort.Il peut se perdre lui même dans la matière,perdre pour un temps le fils de sa création:perdre la liberté qu'il croyait conquise en contre partie de ses enfermements!
Il se propose alors et nous propose des issues,revient à une géométrie plus sage mais,ses cadres sont des leurres,au mieux des refuges pour se recueillir un instant,des berceaux pour se refaire un temps quand le vertige est devenu trop grand.
Comme le reste,ça doit se contourner.

A se perdre ainsi quelque fois dans tant d'engagements,Guérin apporte la preuve s'il en fallait que son itinéraire est un véritable parcours car que serait un parcours sans impasse,sans errements et doute sans fausse route aussi,sinon une place de quartier, une cour de ferme,un jardin d'enfants ou encore une tribune de congrés !

J'ai parlé de Guérin sans avoir recourt aux mots art,artiste,ou encore culture,inspiration création,et tutti quanti sans que cela m'ait demandé aucun effort.Il me semble sage en effet que ces mots bénéficient pour un temps d'une relève dont ils devraient profiter pour se refaire une santé sous peine d'être bannis comme de petits maîtres tyraniques.
Et puis Guérin n'a pas besoin pour briller du soleil des experts que ces mots là convoquent;son oeuvre est là,bien là,entière,et les yeux pour la voir aussi.Même si le risque de pléonasme est grand,j'aurais souhaité par contre pour un plus grand remuement encore avoir davantage recourt aux mots travail,matière,durée,masse,oeuvre tant pour moi ils qualifient "l'heureux entêtement"d'Yves Guérin,le mot grâce aussi,peut être aussi le mot foi,mais ne font ils pas déjà parti du cortège des autres.
M'ont servi aussi de petite musique au cours de cette réflexion les mots de Vincent Van Gogh qui,émerveillé par la naissance d'un bourgeon,questionnait son fère Théo quelques semaines avant sa mort à propos de "la mélancolie qu'il avait à ne pas avoir su faire de la vie au lieu de faire de l'art"...puis je dire qu' à ce double point de vue les bourgeonnements monumentaux de Guérin me rassérènent.

 

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